DE LA RÉSILIENCE À LA RÉSISTANCE

Image par Kim Thomas de Pixabay

DE LA RÉSISTANCE À LA RÉSILIENCE

À Fukushima, les autorités et les experts ont invité les habitants à s’accommoder au plus vite de la situation gravissime engendrée par la catastrophe nucléaire de Fukushima.
Dans son livre « Contre la résilience – À Fukushima et ailleurs » Thierry Ribault explique comment le concept de résilience sert à étouffer toute réflexion sur les causes réelles des catastrophes.

La résilience est un concept omniprésent dans notre société. Si au Japon elle semble aider les victimes à se projeter au-delà des traumatismes individuels, elle invite surtout à s’accommoder de cette catastrophe et donc à s’habituer à l’industrie nucléaire à l’origine de cette catastrophe.

La résilience apparaît comme une formule magique car elle prétend clore cette impossibilité, et en faire une source d’inspiration et de rebond vers un soi-disant « monde d’après ». C’est un principe de base de la résilience que l’on pourrait définir comme « l’art de s’adapter au pire ».

Dans la pratique, on individualise le problème et on amène les gens à faire fi de leur impuissance face aux dégâts pour, au contraire, leur donner l’impression d’être puissants et agissants. Les gens apprennent ainsi à dépasser le trop peu qu’est devenu leur vie en participant à la cogestion du désastre, comme par exemple en participant à la décontamination ou en surveillant la radioactivité ambiante. Les autorités parviennent ainsi à limiter les résistances à l’atome, à « faire ravaler leur colère aux gens ».

Ainsi Pour les habitants autour de Fukushima, « il y a une injonction à être des contaminés satisfaits ».

La résilience permet de refouler les sentiments de colère et d’impuissance provoqués par la catastrophe. Ce qui revient à gommer progressivement la gravité de la situation.

Parmi les moyens de provoquer cette « amnésie collective » on peut citer la réévaluation du seuil d’« inacceptabilité » des radiations, qui est ainsi passé de 1 à 20 mSv par an.

Le leitmotiv des autorités c’est que l’on peut vivre en territoire contaminé.

En devenant  actrices, les populations finissent pas basculer dans la « positivation » de leur malheur.

Cela va jusqu’à conduire certains à affirmer que « c’est merveilleux de vivre à Fukushima », ou encore que « l’histoire de Fukushima est un cadeau pour le futur ».

À FUKUSHIMA, À TCHERNOBYL, ET EN FRANCE

Déjà en France la catastrophe de Tchernobyl avait conduit les autorités à se pencher sur une doctrine française à suivre en cas d’accident…

Les Plans particuliers d’intervention (PPI) ont alors fait leur apparition, autour de chaque site nucléaire. Le principe : prévoir un confinement de la population, une éventuelle évacuation, et la prise de comprimés d’iode. Depuis, le CODIRPA (Comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle) ne répond toujours pas aux questions que poseraient un scénario à la hauteur de Tchernobyl ou de Fukushima…

Les objectifs du Codirpa : continuer les affaires malgré une catastrophe atomique et culpabiliser les populations

Le 21 novembre 2012 l’ASN avait publié les premiers éléments d’une doctrine ne visant pas à empêcher la catastrophe nucléaire mais à gérer les populations après un accident nucléaire en France. Bien que les accidents de Tchernobyl et de Fukushima soient cités à plusieurs reprises le CODIRPA n’aborde pas de telles catastrophes et ne s’intéresse pour l’instant qu’à « un accident d’ampleur modérée entrainant des rejets de courtes durée (moins de 24 H) avec un retour rapide dans un état sûr de l’installation ». Il ne répond donc pas au réel.

La gestion post-accidentelle nucléaire doit donc impliquer les futures victimes du nucléaire et les acteurs locaux. L’important étant de sauvegarder le nucléaire et l’économie. Les élu(e)s territoriaux et locaux doivent être ainsi placé(e)s devant le fait accompli, sans autre alternative que de devenir les relais de la doctrine mortifère. Ils doivent être impliqués « en amont de l’accident, dés le stade de la préparation, dans les réflexions sur les stratégies de gestion des conséquences de l’accident ».
Les autorités tentent ainsi à contraindre les populations à survivre lamentablement en zone radioactive et instaurer la non-responsabilité légale des exploitants nucléaires.

De la même façon qu’au Japon on incite (on oblige économiquement) les populations à revenir vivre en zone contaminée, en France il est admis qu’il n’est pas question d’abandonné des territoires et que l’économie doit y continuer, les entreprises devront continuer de produire, les travailleurs de travailler et les consommateurs (à l’intérieur et à l’extérieur des zones contaminées) devront continuer d’acheter et de consommer des productions pour lesquelles les normes d’acceptation de radioactivité seront modifiées…

Ajoutons à cela le discrédit qui ne manquerait pas d’être jeté sur toute forme de contestation et de crainte, avec une culpabilisation de ceux qui rechigneront à vivre en zone contaminée et qui auront alors l’impression d’abandonner ceux qui y sont restés (ou revenus).

CARACTÈRE ÉCONOMIQUE DE LA RÉSILIENCE

La résilience s’est développée en même temps que la société industrielle car il s’agit de trouver de bonnes raisons à la traversée de la catastrophe. On est baigné depuis la révolution industrielle dans cette idée que le désastre est source de progrès et la résilience contribue à la consolidation de cette idée.

Il faut affirmer, au contraire, que le désastre n’est pas une source de progrès, et que le malheur n’est pas une source de bonheur. Il est ce qu’il est, point. En faire un simple moment que l’on peut positiver à tout crin est extrêmement dangereux, car cela revient à le légitimer, à accepter comme allant de soi ce qui provoque la catastrophe.

En France il y a des affinités politiques entre les gens qui promeuvent et construisent les programmes de réhabilitation à Tchernobyl et Fukushima et les mouvements d’extrême droite religieux pro-vie. Avec cette idée que toutes les formes de vie sont belles même si elles sont dures. Ou encore que « l’expérience du camp de la mort est vécue comme un chemin initiatique procurant une force de vie ».
Même si on ne peut pas dire que recourir au concept de résilience équivaut à être fasciste, il faut réfléchir et comprendre ce qui se joue au détriment des populations.

 

Rassurer les populations au plus vite et au moindre coût

Cette doctrine de la résilience, qui a d’abord été mise en application à Tchernobyl, puis à Fukushima de manière plus sophistiquée, est un tournant majeur dans la pensée de ceux et celles qui défendent le nucléaire. Au départ, les nucléaristes purs et durs ne voulaient pas entendre parler de la cogestion de la contamination, parce que cela allait faire peur aux gens. Mais finalement, ils se sont ralliés à l’idée selon laquelle il faut que les populations prennent une part active à la gestion de la catastrophe.

Depuis Tchernobyl et Fukushima le risque zéro ne peut plus être nié. D’inexistant, le risque est devenu inévitable. Mais sans que cela ne pose réellement de problème. Il s’agirait plutôt du prix à payer pour avoir la chance de vivre le confort du progrès technologique.
On est clairement, avec ce discours, dans la préparation de la prochaine catastrophe.

DE LA RÉSILIENCE À LA RÉSISTANCE

La conscience de la gravité d’une situation et la peur qu’elle inspire (elle aussi prohibée par la résilience au nom de l’impératif de dépassement), sont des moments cruciaux pour nous amener à nous questionner individuellement et collectivement sur les causes réelles qui mènent à ces situations de catastrophes.

La résilience semble agir comme un fétiche religieux : on ne souffre plus en vain, on est dans un refoulement sans fin de cette conscience.

Passer de la résilience à la résistance c’est se remettre en accord avec sa conscience en agissant sur la cause de la catastrophe. En s’opposant à la cause, l’industrie nucléaire civile et militaire, on peut s’offrir, et offrir aux autres, une thérapeutique beaucoup plus réaliste et efficace.

Le nucléaire n’est pas un rêve, il serait temps de se réveiller.